Célébration co-présidée avec ma collègue Roselyne Righetti, pasteure à la Fondation Gianadda dans le cadre de l'exposition "Anker et l'enfance" à Martigny le 16 juin 2024
Evangile
selon saint Luc (9, 46-48)
Une discussion
survint entre les disciples pour savoir qui, parmi eux, était le plus grand.
Mais Jésus, sachant quelle discussion occupait leur cœur, prit un enfant, le
plaça à côté de lui et leur dit : « Celui qui accueille en mon nom cet
enfant, il m’accueille, moi. Et celui qui m’accueille accueille celui qui m’a
envoyé. En effet, le plus petit d’entre vous tous, c’est celui-là qui est
grand. »
Homélie
Tableau 1 : "Pestalozzi et les orphelins de Stans"
Ce
qui me frappe dans ce tableau en très fin écho avec le passage de l’Evangile que
nous venons d’écouter, c’est ce « Père » nimbé de lumière au seuil de
la porte. Il se fait accessible ; il se laisser toucher par cette petite
nuée d’enfants apeurés. S’abandonner dans les bras de papa, n’est-ce pas une
manière de parler de la confiance que nous pouvons vivre avec le Seigneur ?
Derrière, l’un des petits s’agrippe fermement à la frange du manteau de l’homme
avec un regard angoissé. Une petite fille leur ouvre : un « ange »
est à la porte de la « Maison du Père » ! Grands et petits
s’entraident, s’accueillent alors qu’en arrière-plan, c’est la tourmente, le
chaos.
C’est
exactement comme dans le passage de l’Evangile de Luc : il y a un abîme
entre les discussions que tiennent les disciples entre eux et l’action
de Jésus qui suit directement. Les disciples « discutent » pour « savoir »…
Ils sont les acteurs principaux d’une théorie toute fabriquée par leur ego !
Ne sont-ce pas là précisément les ressorts de la guerre ? Comme souvent
dans les conférences de paix, ce qui est au centre ce sont des intérêts
particuliers que l’on s’exerce à camoufler, et l’on étonne que les discussions
s’étalent paisiblement pendant que la population – qu’on prétend servir et qui n’a
jamais demandé qu’à vivre en paix – est plongée dans un désastre sans nom.
Ce
que Jésus fustige ici, ce n’est pas la discussion, c’est son orientation de
fond qui est le service de soi-même sous le crépi de l’altruisme… Jésus, dit le
texte, sait, lui, ce qui préoccupe leur cœur… Il fait redescendre
ses disciples à raz les pâquerettes. Fi de leur discussion égotique, Jésus
propose dare-dare l’acte d’accueillir, l’acte qui rend grand !
Tableau 2 : "Famille de réfugiés protestants"
Et
la guerre, la voici figurée, en creux, sur ce tableau qui présente une famille
de réfugiés protestants en fuite. La scène illustre bien mon propos. D’une
certaine manière quand les grands se disputent, les petits le paient « cash »…
On ne peut pas bassiner des gens qui ont faim avec des préoccupations géopolitiques
ou doctrinales. C’est indigne. On touche là le scandale, très actuel, du
non-respect du droit humanitaire dans les conflits armés. Les paroles creuses des
« grands » dans ces salons feutrés en deviennent indécentes lorsque
les « petits » sont touchés par la famille, la misère sociale,
l’ostracisme.
Mutatis
mutandis, notre pastorale de la rue
œcuménique a nécessité, bien sûr aussi, des discussions, où l’égo n’est par
ailleurs jamais complètement absent, évidemment. Mais dans une telle pastorale,
ce qui doit être premier, c’est l’acte. L’acte d’être en relation. J’observe,
j’accueille, j’écoute. Je laisse l’autre prendre la place qu’il veut bien (ou
pas). J’évite a priori de me faire une idée de qui est l’autre ; je le
laisse me le montrer par lui-même pour lui permettre de s’envisager et se
jauger lui-même. Viendra le temps de faire un pas de plus. Viendra le temps
d’une parole : une question ouverte, ouverte pour laisser l’autre devenir.
J’essaie plutôt d’enlever mes chaussures quand je sens que je foule les terres
sacrées de l’autre. J’évite aussi, c’est parfois exigeant, de devenir sa
« terre promise », sa « source vive »… puisque je ne
suis que son alter ego, son « autre lui-même ».
Tableau 3 : "L’hospitalité. Soldats de l’armée
Bourbaki"
Cette
nouvelle scène, inondée de nuit, est assez étonnante. Elle résonne d’une façon
nouvelle encore par rapport à ce que je vous ai partagé. Voici les puissants couchés
et des « petits » debout au service : chacun prend sa part à sa
façon. Les plus grands en expériences et ici en taille, les anciens, sont comme
pétrifiés par la situation de ces hommes à demi-morts. Voyez comme la lumière
baigne le bas de la scène, comme pour dire : « Ce qui se passe au plus
bas, voilà la clé ». Les petits sont avantagés : ils voient bien
mieux ! Voyez la jeune fille : Elle est sans mot. Elle est toute
« acte ». Elle redonne des forces. Le petit garçon, sa pomme à la
main, souhaiterait sûrement s’approcher, mais est impressionnés par ces soldats
blessés et épuisés.
Chers
amis, vouloir être grand, voilà bien le souhait le plus cher et le plus
légitime des petits… et de tant de grands aussi. L’ambition des disciples de
Jésus est encore plus folle : ils cherchent à « savoir » qui est
le plus grand. Cette discussion très enfantine les renvoie à l’état de
tout-petits. Parce qu’ils ne se sont pas encore aperçus que le plus grand n’est
pas celui qu’on croit. Pourtant, ici, celui justement qu’il faut croire,
c’est justement celui-là qui est grand. Pour savoir qui est grand, rien
de tel que de s’approcher des petits, les trois toiles que vous venez de voire
en parlent nettement ! C’est ce que Jésus fait : il rapproche un
petit de ceux qui croient être grands pour qu’ils sentent la différence. Un
« vrai » grand ne fera jamais sentir qu’il l’est, car sa grandeur est
manifeste ; tout comme un « vrai » petit… Le vrai petit, sait
parfaitement qu’il est petit parce qu’il se sait fragile, vulnérable, dépendant…
C’est ainsi qu’il est véritablement grand aux yeux de Dieu. Il n’a aucun besoin
de le faire sentir.
Être
grand ou même le plus grand, c’est bien légitime, car c’est Dieu lui-même qui a
déposé en nous ce désir. Mais on le sait bien, nous les grands, qu’un désir
doit être éduqué,… élevé, comme les enfants, pour qu’il mûrisse. Sinon, il
reste enfantin et ne vise que lui-même. Il rate sa cible : c’est bien la
définition biblique du péché ! Dieu veut que nous soyons grands, c’est
certain, démesurément grand, assurément… puisqu’il nous a fait à son image et à
sa ressemblance ! Il veut que nous soyons grands, mais de sa grandeur à
lui, pas à notre mesquine façon, celle qui doit dominer pour manifester sa
grandeur. Ça c’est petit, tellement petit qu’on dit que c’est bas.
Jésus
prend donc un enfant et le place à ses côtés : voilà un grand – le Fils de
Dieu - et un petit, un enfant, un fils de Dieu aussi. Ou alors, suivant nos
vues, deux petits ! Autrement dit deux grands aux yeux de Dieu ! Deux
grands d’une grandeur différente. Le Christ est vraiment le plus grand
parce que, du rang qui l’égalait à Dieu, il s’est fait le serviteur et
l’esclave de tous jusqu’à accepter la mort et la mort de la croix. Il s’est
fait tellement petit qu’on en vient à oublier qu’il vit en nous-mêmes.
Le
petit enfant, lui, est grand parce qu’il est innocent, mais il est encore petit
parce que sa volonté n’a pas encore dit « oui », librement et
consciemment » au Père du Ciel.
Les
disciples, eux, sont encore à l’état de tout-petits car ils se disputent la
première place pour leur gloire. On croirait des bambins qui se chamaillent…
Jésus
tente de les élever, comme on doit le faire avec les petits, c’est-à-dire qu’il
leur donne de la hauteur. Il montre l’exemple. Il leur montre que cette
grandeur n’est pas à conquérir, mais à accueillir, à recevoir du « Plus-Grand-Que-Tout »,
de Celui qui a montré son immensité, immobilisé sur une croix. Ainsi, c’est
dans l’oubli de soi-même, se recevant en plénitude dans le regard libérateur de
notre Dieu, que nous devenons des adultes libres et responsables. Tressaillement
de l’Immense, lui qui se tient, comme un tout petit à naître au plus profond de
nous-mêmes. Voilà qui est grand !
Louange
Comme
un petit enfant plein de confiance, je lève les mains vers toi, Père plein de
tendresse et de douceur. Mon cœur exulte car tu es grand, tu es bon et tu fais
des merveilles, toi Dieu, le Seul (Ps 85). Tu es à la source de tout don
gratuit. Nous naissons tout nu et nous mourrons appauvris et sans gloire pour
que, justement, la gloire te soit rendue à toi, Maître et Dieu de tout. Oui,
« qu’avons-nous que nous n’ayons reçu ? » (1Co 4, 7) Par ton
Esprit de feu, tout advient, tout s’éveille et tout renaît.
Nous,
les humains, nous disons : « Nous faisons des enfants. » C’est
faux ! Nous ne faisons que nous
aimer – et encore – pour les recevons de toi, Père, car ce sont tes enfants et chacun
de leurs noms sont inscrits dans la paume de ta main. (Is 49, 16) Nous disons
aussi : « Nous avons des enfants. » C’est faux ! On le sait
bien. Ils ne sont pas à nous, mais nous les accompagnons au mieux… et ils nous
échappent si vite. Si bien que « nos enfants, ne sont pas nos
enfants », comme a pu dire le poète (Khalil Gibran).
Toi,
Père, plus intérieur et plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, tu nous donnes
de contempler la vie que tu fais jaillir en abondance et qui pulse sous notre
nez en permanence ! En contemplant le Jardin qui nous porte ou, plus
encore, ces petits qui sont nos frères et sœurs d’humanité, toi qui n’es
qu’Amour, tu nous donnes de pressentir combien tu es toi-même à la fois
tout-puissant et vulnérable. Toi qui n’es pas complice avec le Mal, nous nous
jetons en toi, joyeux d’être désarmés, tout comme les petits. Pour que tu nous
libères de nous-mêmes et que nous gardes ensemble dans l’unité jusqu’à notre
accouchement définitif dans ton Royaume. Amen.
Prière universelle
Père,
nous voulons nous unir par la prière à tous les enfants. Regarde Père, tous ces
petits, si grands à tes yeux : ceux, les plus petits, qu’on a tué avant
même que d’être nés, ceux qui sont exploités, délaissés ou marginalisés en
raison de leur provenance ou de leur handicap, ceux qui sont harceler dans les
cours d’école ou sur les réseaux sociaux ; ceux qui sont abandonnés,
maltraités, abusés, parfois par des agents d’Eglise. Nous avons peut-être dans
nos cœurs des visages qui apparaissent. Laissons-les monter pour nous relier à eux
et les confier à l’amour du Père qui est aussi une Mère. Prions de tout cœur. R/
Prions
pour les familles d’accueil et les enfants accueillis, près de 400 en Valais.
Regarde Seigneur, tous ces noyaux familiaux où ces petits, tes enfants, peuvent
se greffer pour grandir dans la confiance et dans la paix, sous ton regard
bienveillant ; pour devenir ce qu’ils sont. Peut-être connaissez-vous de
ces familles accueillantes ou de ces enfants accueillis, confions-les au Père
plein de tendresse dans la main de qui tous ont leur nom inscrit. R/
Prions
pour tous les grands de ce monde, du moins celles et ceux qui se croient tels. Confions
les personnes qui vivent dans l’opulence, sous les feux des projecteurs, dans
un luxe superficiel autant qu’illusoire, dans la gloire vaine que procurent les
caméras de TV, les galas incessants et les festins de rois. A leur porte, se
tiennent les pauvres « Lazare » du monde actuel qui crient silencieusement
solitude et famine. Prions l’Esprit de Feu pour qu’il change les cœurs de
pierre en cœurs de chair. R/
Confions
à notre Père plein de tendresse nos frères et sœurs qui, comme le disait Mère
Teresa, n’ont même plus personne pour les mépriser, et qui vivent dans l’oubli
ou le dédain. Unissons nos cœurs à cette prière pour toutes les personnes qui,
marginalisées, n’ont chaque jour que l’arrogance des passants à se mettre sous
la dent. On pense souvent aux grandes villes, mais ici à Martigny, de
nombreuses personnes vivent en marge, dans l’isolement ou l’incompréhension. Confions-les
tout spécialement pour qu’elles reçoivent des grâces de force et de courage. R/
Nous
te présentons enfin, Père, la Pastorale de la rue œcuménique de Martigny. Transforme
nos cœurs pour que nous travaillions avec nos frères et sœurs de manière
authentique, délicate et discrète, en unité avec toi, au service de l’humain et
de tout humain. R/